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Le Soir en Ligne, le 11/10/2002, 07 h 41


Congo - Médecins sans frontières publie un livre accablant de témoignages de Congolais qui ont vécu les années de guerre comme un enfer

« Silence, on meurt »

AP

Depuis près de 10 ans, l'ex-Zaïre passe d'une guerre à l'autre. Et c'est la population civile qui paie, comme toujours, le prix fort. Assassinats, violences qui poussent à la fuite, famine, misère. Récits d'une horreur quotidienne.

VÉRONIQUE KIESEL

Pour mieux connaître l'ampleur du désastre humanitaire en cours au Congo, Médecins sans frontières a mené durant l'été 2001 une vaste enquête sur l'état sanitaire du Congo et les chiffres de mortalité. Pour ce faire, ses enquêteurs se sont rendus dans des endroits difficilement accessibles et ont recueilli les témoignages de simples civils, racontant comment ils ont vécu ces dernières années de guerre.

Ces témoignages, MSF vient de les rassembler dans un livre fort intitulé « Silence, on meurt », paru chez L'Harmattan. On y découvre la pauvre vie de dizaines de Congolais qui, s'ils ont réussi à rester en vie, ont pour la plupart tout perdu : maison et maigres biens pillés ou abandonnés lors d'une fuite éperdue, enfants ou conjoints morts, assassinés ou malades privés de soins.

Au début, les gens n'avaient pas trop envie de parler. Ils se sentaient tellement honteux de leur misère. Mais une fois qu'ils avaient commencé, ils racontaient tout, comme pour se soulager de tant de misères, raconte Jean-Marc Biquet, responsable au centre de recherche de MSF. On sait aujourd'hui que, au Congo, les morts se chiffrent en millions. La population a touché l'extrême fond de la misère. Voilà pourquoi MSF a décidé de renforcer son équipe sur place, la faisant passer de 18 à 39 expatriés. C'est pour nous une urgence absolument prioritaire. Les gens sont tellement misérables que nous allons devoir travailler différemment : ils n'ont pas les moyens de se déplacer, ni de payer pour les consultations ou les médicaments. Ils n'ont plus rien. Il faut que le public se rende compte de cela.

Si le désengagement des troupes rwandaises est apparemment une bonne nouvelle pour la paix, ce départ ne simplifie pas la situation, des chefs de guerre se partageant désormais de grandes parties du territoire congolais. Les déplacements sont toujours extrêmement difficiles, et les circuits économiques vitaux ne vont pas se remettre en marche dans ces conditions.

Si la Mission de l'ONU au Congo n'augmente pas de façon importante son contingent, actuellement limité à 5.000 hommes, et ne dispose pas d'un mandat modifié, lui permettant de protéger la population, les Congolais vont continuer à endurer ce qu'ils subissent depuis des années, conclut Jean-Marc Biquet. Et la catastrophe va continuer. En silence.·

« Mon bébé meurt, puis ma femme, faute de soins »

I. Katumba a vu son nouveau-né de quelques jours mourir suite aux conditions de leur fuite, puis a perdu sa femme, décédée après s'être vu refuser l'entrée ans un centre de santé (Katanga).

Le 21 juin 1999, devant l'annonce de l'avancée du front, mes parents proches, ma femme, mes enfants et moi décidons de quitter notre village. Là, j'ai la chance d'être reçu par les tantes et les papas. (...) Au soir de la troisième journée, mon épouse accouche. Mais vers 23 heures, nous sommes obligés de quitter ce village, emportant le bébé dans ma chemise, parce que tous les vêtements sont restés au village. Je continue seul avec mon épouse et mes deux enfants. Après quatre jours de marche, pieds nus en brousse, nous arrivons dans un village. C'est là que le bébé meurt. Nous l'enterrons précipitamment, avec l'aide de quatre ou cinq personnes. Nous suivons d'autres déplacés et arrivons à Kasongo Mwana. Ma femme est très faible, car, depuis l'accouchement, non seulement elle n'a pas eu de repos mais notre régime alimentaire est médiocre. De plus, après la perte de notre petit dernier, son moral est très bas. Vers le 15 août 1999, je l'emmène au centre de santé où les déplacés peuvent recevoir les soins gratuitement. Mais je suis accueilli par une infirmière sans cur. Je lui explique le cas de mon épouse, l'état de déplacé qui est le mien. Sa réponse est sans appel : Je suis fatiguée avec les histoires de déplacés ! La zone de santé a besoin d'argent. Abattu par cette réponse, je vais voir un membre de la Croix-Rouge. Il m'aide, mais sans succès.

Ma femme meurt une semaine après. Fin septembre, je décide de quitter Kasongo Mwana pour le village de ma belle-famille, mon enfant de trois ans sur le dos. Quelques militaires fuyards m'aident à transporter l'enfant et à manger. Puis j'ai la chance d'être accueilli par ma belle-famille qui m'héberge jusqu'aujourd'hui.·

« Notre fuite s'est transformée en cauchemar »

François K. M. raconte, révolté, la marche forcée et la fuite de sa famille, obligée de boire de l'eau gluante, et qui voit mourir trois de ses enfants (Katanga).

En 1999, le 3 mars, Pepa tombe entre les mains des rebelles. Dans la précipitation, je laisse pêle-mêle tous mes biens à la maison et tout le bétail, et je pars à la recherche de la famille qui m'a devancé. Dans le froid et sous une pluie battante, je chemine toute la journée et je retrouve ma famille vers 18 heures. J'ai failli perdre ma fille de trois semaines à cause de la pluie et du froid.

De là, nous prenons la direction de Kisimba, à 30 kilomètres de Pepa. Nous passons deux nuits à la belle étoile, rongés de froid et de faim. Je tombe malade. C'est le début du calvaire. Quatre jours plus tard, nous arrivons à Kampinda, une contrée où pullulent mouches, moustiques et puces. Une région sans rêve, pour la seule raison qu'on ne peut pas y fermer l'il. Mais la guerre nous rattrape. Deux jours plus tard, nous sommes contraints de fuir en Zambie. Trois mois de cauchemar. L'eau boueuse, puante, à saveur âcre, une eau gluante nous sert de boisson. Ces conditions de vie entraînent de multiples maladies qui ont atteint toute la famille : fièvre, maux de tête, diarrhée, vomissements, dysenterie. De mars à juin 1999, trois de mes fils sont hospitalisés dans un dispensaire, atteints de choléra. Je perds mon premier fils, Paul, onze ans, le 31 mai. Je prends le reste de mes enfants, des rescapés de la mort, des cadavres presque, et je reprends la route de Pweto. Quatre jours de marche harassante. Dieu me prend deux filles, cinq ans et deux ans et demi. Elles ont succombé à une crise de malaria. Le chagrin s'ajoute à notre misère. Nous sommes presque nus. Ma femme tombe malade. Les enfants ne fréquentent pas l'école car je n'ai pas les moyens de payer les frais scolaires. Bref, un désarroi total.·

« Après avoir violé ses filles, ils ont tué Papa Jacques »

AP

M. Mokate raconte l'histoire d'un ami qui, ayant refusé de commettre l'inceste et après avoir assisté au viol de ses deux filles, a la tête coupée (Equateur).

Lorsque les rebelles arrivent à Bassankusu, les Forces armées congolaises, défaites, reculent de manière visible. Deux jours plus tard, une équipe de militaires croise Papa Jacques B. qui va aux champs avec ses deux filles. Sans autre forme de procès, les militaires demandent à ce monsieur d'avoir des relations sexuelles forcées avec sa fille aînée. La machette à la main, le papa répond aux militaires : Dans notre coutume, le père n'a jamais de rapports sexuels avec sa fille : c'est de l'inceste et donc, strictement défendu même par la parole de Dieu. (...) Le chef de l'opération donne alors l'ordre d'arrêter papa Jacques et de lui couper la tête avec sa propre machette. Mais, d'abord, il faut qu'il voie de ses propres yeux (...) violer ses deux filles. Pendant que le père est ligoté, chaque militaire passe à tour de rôle violer les deux enfants de 9 et 10 ans bien qu'elles pleurent. Les viols terminés, les militaires coupent la tête du pauvre vieux Jacques B.

L'histoire se propage dans tout le village, et, pris de panique, mon épouse et moi-même prenons la décision de nous enfuir dans la forêt. Après trois semaines pénibles sans aucune provision, mon épouse est prête à accoucher. Que faire ? Dieu aidant, le bébé naît sans problème, mais nous n'avions rien pour couper le cordon ombilical et nous avons été obligés de le faire avec nos ongles. Ce qui a provoqué le tétanos et la mort du bébé le jour suivant. (...) Aujourd'hui, nous vivons encore en tant que déplacés de guerre. Comme je n'ai aucune provision pour notre survie, deux de nos enfants, mal nourris, viennent de décéder. Notre troisième enfant, qui est soigné au centre nutritionnel thérapeutique de MSF, vient de connaître une rechute. Que va-t-il lui arriver ?·