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Assemblée Nationale (France)
Annexe au compte rendu de l'audition
de Mme Claudine Vidal

Données historiques sur les relations entre Hutu, Tutsi, et Twa
durant la période précoloniale
Distinction entre histoire professionnelle et histoire idéologique
1. Il est nécessaire d'établir une distinction entre les données
historiques élaborées par des historiens de métier et les discours
idéologiques et politiques qui basent leurs arguments ou leurs thèmes
sur des représentations du passé.

Depuis les années cinquante, les idéologues (rwandais comme
européens) et les politiciens ont utilisé et continuent d'utiliser
des argumentations à caractère historique pour soutenir leurs thèses.
Or, ces argumentations recourent à une "histoire " du Rwanda qui est
en réalité une pseudo-histoire, construite au mépris des procédures
élémentaires qu'exige l'intention d'objectivité. Il importe d'établir
une rigoureuse distinction entre de telles représentations
idéologiques du passé et les recherches historiques qui sont
conduites dans le respect des règles de scientificité reconnues par
la profession et par elle seule : dans l'exercice de leur métier, les
historiens ne sont au service d'aucune cause particulière.

Les historiens professionnels, pour une partie de leur travail, ont
des pratiques comparables aux pratiques judiciaires : ils constituent
une documentation à partir des enquêtes qu'ils conduisent, ils
exercent une critique des documents dont la première et indispensable
étape est d'établir l'historicité des événements. Autrement dit, ils
doivent fournir la preuve que tel personnage a réellement vécu, que
telle bataille a bien eu lieu, etc. Ces preuves sont d'ordre très
divers : une datation au carbone 14, un texte écrit et authentifié,
des recoupements de témoignages, etc.

Les historiens doivent faire état de leurs méthodes et toujours
indiquer les limites de leur savoir : soit montrer clairement quand
leur documentation ne leur permet pas d'affirmer, mais tout au plus
de supposer. La critique des documents est donc une condition
préalable que les historiens doivent observer avant de les
interpréter. Il reste qu'il serait artificiel de considérer
rigoureusement distinctes recherche de documents fiables et
interprétation. En effet, des interprétations hâtives, ou établies a
priori, peuvent influencer la critique des documents : par exemple,
un seul indice que n'étayent pas d'autres indices sera considéré
comme preuve suffisante, ou encore, un indice qui contredit
l'interprétation avancée peut être minimisé ou même demeurer
inaperçu. C'est pourquoi, en même temps qu'ils s'efforcent de
démontrer la véracité de leurs informations, les historiens doivent
veiller à ce que leur travail d'interprétation ne soit pas influencé
par des présomptions d'origine idéologique.

2. L'historiographie des relations précoloniales entre les trois
catégories sociales - Hutu, Twa et Tutsi - doit être divisée en deux
périodes principales

a) Première période

La première période s'étend de la fin du XIXe siècle à l'indépendance
du Rwanda. Durant ce gros demi-siècle, la reconstitution du passé fut
pratiquée par des historiens non professionnels et qui n'avaient pas
reçu une formation spécifique (voyageurs, missionnaires,
administrateurs, intellectuels rwandais, et parmi ces derniers,
principalement l'abbé Alexis Kagame).

Il importe d'indiquer les principaux défauts de ces ouvrages car, dès
les années trente, c'est à partir de leurs affirmations qu'était
enseignée l'histoire du Rwanda. C'est ainsi, grâce au relais de
l'enseignement, que furent diffusées des représentations fausses du
passé précolonial, notamment en ce qui concerne les relations
ethniques. Les idéologues, prônant une politique ethniste, ont
largement puisé dans ce fonds, c'est pourquoi une critique de cette
histoire est développée dans l'annexe I.

ANNEXE 1

Caractères généraux des publications historiques de la première
période

Les plus importants et les plus influents des auteurs de la première
période, qui ont écrit sur les relations entre Tutsi et Hutu, furent
Pagès (1933), de Lacger (1939), Delmas (1950), Kagame (1943, 1952),
Maquet (1954).

  Plusieurs chercheurs ayant pratiqué, durant les années soixante, de
longues enquêtes au Rwanda et disposant d'une documentation
systématiquement constituée ont mené la critique des publications
parues durant la période antérieure (voir par exemple d'Hertefelt
[1971], Newbury [1974], Vidal [1969, 1985]). Cette critique porte
principalement sur les points suivants :

  Les auteurs de la première période n'ont pas procédé à la critique
de leurs documents. Ils n'ont pas fait état de leurs sources, ni
constitué clairement leur corpus documentaire, ni confronté leurs
informations (par exemple en indiquant qu'il existe des versions
contradictoires concernant tel événement ou tel personnage) si bien
que le lecteur ne peut distinguer les documents de l'interprétation
qui en est faite. (Delmas cependant a publié un corpus généalogique
et précisé comment il l'avait constitué).

  lls ont écrit une histoire anachronique de la période précoloniale.
En effet, ils ont projeté dans le passé l'organisation sociale et
politique du Rwanda qui leur était contemporaine. Or cette
organisation, mise en place par les administrateurs belges, avait
profondément transformé la société telle qu'elle existait avant la
conquête européenne. D'autre part, ils ont conféré à des institutions
et à des formes de relations entre les catégories sociales Hutu et
Tutsi une ancienneté pluriséculaire, alors que ces institutions et
ces relations, récentes, avaient émergé, pour certaines, dans le
dernier quart du XIXe siècle, et pour d'autres, s'étaient développées
durant les trois premières décennies de la colonisation.

  Ils ont donné une valeur historique à des notions pseudo-
scientifiques et à des idéologies qui avaient cours à leur époque.
Ainsi, ils ont appliqué la notion de race aux catégories sociales
Hutu, Tutsi, Twa, ils ont classé ces soi-disant races selon leur
intelligence, leur beauté, leur caractère, leurs aptitudes physiques,
ils ont fondé des explications historiques sur une prétendue
inégalité raciale.

  Ils ont accepté comme véridiques des traditions historiques qui
étaient en réalité des apologies de la dynastie des Banyiginya (la
dynastie régnante durant la colonisation). Or, ces traditions,
détenues par des ritualistes dynastiques, avaient d'une part une
fonction de protection magique et religieuse du pouvoir royal,
d'autre part légitimaient ses entreprises de conquête. Les historiens
de la première période les ont cependant retranscrites et considérées
comme l'histoire officielle du royaume. Il importe à cet égard de
constater l'influence considérable à l'étranger et au Rwanda des
publications d'Alexis Kagame. En raison de cette influence, une brève
présentation de ces publications fait l'objet d'une annexe.
 
ANNEXE 2

L'histoire du Rwanda précolonial selon l'oeuvre d'Alexis Kagame

L'abbé Alexis Kagame, à la fin des années quarante, fut encouragé,
par les missionnaires, à mener des recherches sur l'histoire du
Rwanda. Ce dernier, bien introduit dans les milieux liés à la
dynastie banyiginya, put recueillir des traditions concernant la
dynastie et les lignages d'origine princière. Sans rechercher
d'autres sources émanant de milieux différents, il composa plusieurs
ouvrages qui se fondaient exclusivement sur ces traditions. C'est
pourquoi son histoire du Rwanda précolonial refléta, sans critique,
l'unique point de vue dynastique. Cette uvre, publiée par des
institutions universitaires et de recherche belges et rwandaises, eut
une notoriété internationale et fut largement utilisée pour nourrir
les idéologies qui consistent à reporter dans le passé précolonial
les conflits politiques contemporains.

b) Deuxième période

La deuxième période commence dans les années soixante : des
chercheurs, liés à l'Institut National de la Recherche Scientifique
(INRS), à l'Université du Rwanda, à des Universités et des
institutions de recherche étrangères, pratiquent des enquêtes, font
état de leurs documents et de la critique qu'ils en élaborent. Ils
ont publié de nombreux travaux qui obéissent aux critères
professionnels énoncés plus haut (cf. I.1.). Leurs recherches
apportent des éléments de réponse aux questions concernant les
relations entre Tutsi, Hutu et Twa.

Les limites du savoir historique sur les relations précoloniales
entre hutu, tutsi et twa

Les limites chronologiques du savoir historique sur le Rwanda
précolonial

a) Il n'existe pas de témoignages écrits sur le Rwanda avant 1892

Les historiens des ensembles politiques ouest-africains disposent de
témoignages européens et arabes, écrits dès avant le XVIIe siècle :
aussi rares soient-ils, ces documents permettent de fixer des repères
chronologiques. En ce qui concerne le Rwanda, il faut attendre Oscar
Baumann, le premier Européen à pénétrer dans le pays (en septembre
1892), et Gustav Adolf von Götzen (en mai 1894) pour lire des écrits
émanant de témoins directs. Les historiens ne disposent donc que de
documents oraux pour fonder une perspective chronologique antérieure
à la fin du XIXe siècle.

b) Les documents généalogiques fournissent des repères chronologiques

Le recueil et le recoupement de généalogies permettent d'établir des
repères chronologiques à condition cependant que ces généalogie
soient suffisamment nombreuses et proviennent d'informateurs issus de
milieux sociaux et géographiques diversifiés. L'ensemble des corpus
généalogiques constitués par les chercheurs répond à ces critères
(pour les plus anciens Delmas [1950], Kagame [1961, 1963], Reisdorff
[1952] ; pour les plus récents, Newbury C. [1974], Meschi [1974],
Rwabukumba et Mudandagizi [1974], Saucier [1974], Vidal [1974],
etc.).

c) Les caractéristiques générales des corpus généalogiques

Les recoupements effectués sur l'ensemble des corpus généalogiques
permettent d'indiquer des caractéristiques générales.

1. Le nombre des générations d'ascendants

Les informateurs, nés aux alentours de 1900, retiennent une
généalogie qui comprend six noms d'ancêtres, et plus rarement sept
noms. Si l'on estime une génération à 25 ans, les ascendants situés à
la septième génération précédant celle des informateurs, seraient nés
aux alentours de 1725. Ce repère chronologique (circa 1725) marque la
limite temporelle du savoir historique. Toute affirmation portant sur
l'historicité de personnages ou d'événements qui auraient existé ou
se seraient produits antérieurement à ce repère ne peut être
qu'hypothétique car il est impossible de les situer par rapport à une
chronologie.

2. La généalogie dynastique des Banyiginya

La tradition généalogique dynastique, relevée par Pagès (1933),
Delmas (1950), Kagame (1959), fait exception à la règle des six ou
sept générations d'ascendants par rapport à un informateur né vers
1900, puisqu'elle recense 41 noms royaux précédant celui de Musinga
(dont le règne commence en 1896). On n'entrera pas ici dans la
discussion sur les aspects mythiques ou historiques de cette
généalogie, on ne s'y intéressera que d'un strict point de vue
chronologique. La seule méthode critique permettant de vérifier
l'existence des souverains et de les situer chronologiquement est de
recouper la généalogie dynastique par d'autres généalogies : par
exemple, lorsque des traditions généalogiques émanant de divers
informateurs attestent que tel roi a été contemporain d'ascendants
ayant vécu dans le premier quart du dix-neuvième siècle (ce roi a
conféré un commandement à tel ancêtre, a conquis la région où vivait
tel autre ancêtre, etc.), on peut raisonnablement affirmer que ce roi
a existé et régné au premier quart du dix-neuvième siècle. Par
contre, en l'absence de documents généalogiques que l'on pourrait
confronter à la généalogie dynastique, on ne peut rien affirmer
concernant son historicité. C'est pourquoi l'historicité des
souverains dont la tradition conserve le nom et qui auraient précédé
le souverain régnant circa 1725 ne peut être que supposée.

ANNEXE 3

Examen critique de la généalogie dynastique des Banyiginya

Alexis Kagame soutient l'historicité de souverains qui auraient régné
bien antérieurement au deuxième quart du XVIIIe siècle (limite
chronologique du savoir historique). Examinée de façon critique,
cette proposition n'est recevable qu'à titre d'hypothèse.

Premièrement, la liste de souverains qui auraient existé avant 1725
est un document unique, aucun autre document ne permet de la
confirmer (ou de l'infirmer).

Deuxièmement, les corpus généalogiques édités par Alexis Kagame lui-
même rencontrent eux aussi les limites chronologiques du savoir
historique. Ainsi, il a reconstitué l'histoire des corps d'armée
créés par les souverains en s'appuyant sur les traditions
généalogiques recueillies auprès d'informateurs dont les ancêtres
avaient commandé ces armées (Kagame, 1963). Or, l'on peut constater,
en comparant l'ensemble de ces traditions généalogiques qu'elles ne
remontent pas au-delà d'un souverain nommé Cyilima Rujugira (dont le
règne débute circa 1750). Sur les 88 armées recensées, 38 auraient
été créées avant le règne de ce souverain. Cependant, les notices
concernant ces 38 armées n'indiquent rien d'autre que le nom du
souverain qui aurait créé l'armée, reportent parfois un récit
légendaire (légendaire parce qu'il y a intervention du merveilleux)
attaché à son nom, mais soulignent l'absence de toutes traditions
généalogiques. Ces dernières n'existent qu'à partir de Cyilima
Rujugira, ainsi que le précise systématiquement Kagame pour chaque
armée, par une formule dont voici un exemple : " A partir de cette
époque lointaine cependant, ce sera le silence le plus absolu
jusqu'au règne de Cyilima II Rujugira " (Kagame, 1963, p. 61).

3. Tout énoncé historique portant sur un règne antérieur à celui de
Yuhi Mazimpaka ne peut être qu'une supposition non confirmée.

Selon la généalogie dynastique, le souverain précédent Cyilima
Rujugira -dont le règne commence vers les années 1750 - se nommait
Yuhi Mazimpaka. Son existence est crédible car des traditions
généalogiques recoupent son règne. Par contre, toutes les assertions
précédant ce règne ne sont confirmées par aucune sorte de documents.
 
Eléments historiques sur les relations précoloniales entre hutu,
tutsi et twa

Il ne s'agit pas, ici, de retracer tout ce que l'on sait des
relations précoloniales entre Hutu, Tutsi et Twa mais d'indiquer
seulement les éléments qui corrigent les versions imaginaires, et
cependant très répandues, de l'histoire de ces relations.

La sédentarisation des Hutu et des Tutsi au second quart du XVIIIe
siècle

Dans toutes les régions du Rwanda, les traditions généalogiques
précisent que les premiers ancêtres de la lignée (situés en règle
générale six générations avant celles d'informateurs nés vers 1900)
ont défriché (kwica umugogo) la terre où vivent leurs descendants.
Ces derniers se déclarent sans ambiguïté descendants d'ancêtres hutu
ou bien d'ancêtres tutsi (rappelons que ce terme, désignant les
pasteurs, n'était pas, anciennement, répandu dans tout le Rwanda
(Newbury, 1988). Ces traditions généalogiques étaient si bien
assurées et localisées que des enquêtes ont même permis de situer les
espaces défrichés et de cartographier les vagues de défrichements qui
ont eu lieu à partir des années 1740 (Reisdorff [1952], Meschi
[1973]). Les populations qui vivaient au Rwanda, à cette époque, ont
donc cessé de pratiquer une agriculture et un élevage itinérants. On
n'entrera pas ici dans l'analyse des déterminations qui ont suscité
ces changements. Il suffira de retenir que les défrichements, suivis
de sédentarisation, étaient accomplis dans le même temps et sur les
mêmes collines par des Tutsi aussi bien que par des Hutu.

Ces données historiques contredisent une version très répandue selon
laquelle les agriculteurs auraient défriché les premiers, tandis que
les pasteurs seraient venus après eux. En réalité, à partir de 1725,
pasteurs et agriculteurs se sédentarisent ensemble. D'où venaient les
uns et les autres ? Depuis quant vivaient-ils dans les régions qui,
plus tard, formeraient le Rwanda ? Aucun document ne permet
actuellement de répondre à ces questions. Une donnée cependant permet
de conclure à une très ancienne coexistence : le partage d'une seule
et même langue par les uns et par les autres.

Par ailleurs, les traditions ne laissent rien percevoir des relations
entre agriculteurs et pasteurs à cette époque, sinon leur
complémentarité écologique indispensable au développement d'une
économie agro-pastorale. Les documents oraux recueillis par les
historiens ne confirment ni n'infirment les thèses selon lesquelles
les pasteurs tutsi auraient envahi les territoires défrichés par les
agriculteurs hutu autochtones et imposé à ces derniers des relations
de dépendance. On ne peut que conclure au caractère purement
hypothétique de ces thèses et, en conséquence, contester leur
prétention à passer pour des vérités historiques objectivement
établies.

Histoire du contrat pastoral " ubuhake "

Les traditions généalogiques conservent le souvenir des divers liens
personnels établis entre les ancêtres et divers personnages (roi,
chefs, membres d'autres lignages). L'un de ces liens est établi par
le don d'une ou plusieurs têtes de bétail, don appelant des
contreparties : cette pratique est connue sous le nom d'ubuhake. Le
relevé et le recoupement des traditions généalogiques qui comportent
l'établissement de ces liens permet de retracer l'évolution des
formes prises par l'ubuhake.

Premièrement. Cette relation personnelle est attestée, dans les
généalogies, vers le milieu du XIXe siècle (durant le règne de Mutara
Rwogera). Elle n'est pas fréquente et elle n'implique que de riches
éleveurs recherchant la protection de puissants personnages. Les
éleveurs ne possédant que peu de bétail et les agriculteurs ne nouent
pas de telles relations.

Deuxièmement. A la fin du règne de Kigeri Rwabugiri (circa 1880),
l'on constate l'extension des relations ubuhake. Elles se multiplient
entre les Tutsi et les différentes autorités dont Rwabugiri a
augmenté le nombre. Comme sous le règne précédent, le but de la
relation est principalement d'obtenue une protection politique. On
relève aussi, mais beaucoup plus rarement, l'établissement de
relations ubuhake entre Tutsi influents et Hutu riches qui
recherchent une protection pour leur bétail.

Troisièmement. Après la première Guerre mondiale, l'ubuhake perdit
rapidement sa signification politique car le roi et sa cour
n'exerçaient plus qu'un pouvoir délégué et contrôlé par
l'administration coloniale. Dans ce contexte, les contrats d'ubuhake
prirent un contenu spécifiquement économique et concernèrent de plus
en plus d'individus : les détenteurs de grands troupeaux concédèrent
des vaches à des Tutsi, pauvres en bétail, et à des Hutu, en retour,
les uns et les autres devaient accomplir diverses tâches au bénéfice
du donateur. Ce fut dans les années 1930 que les clients d'origine
hutu commencèrent à cultiver la terre de leur patron. Cette pratique
mit un dizaine d'années à se généraliser et les premiers tribunaux
coutumiers lui donnèrent valeur d'obligation légale. La pratique de
l'ubuhake fut abolie en 1954.

Quatrièmement. Beaucoup d'erreurs furent écrites et professées sur
l'ubuhake. Elles consistaient d'une part à en affirmer le caractère
multiséculaire, d'autre part à l'interpréter comme l'instrument de
l'exploitation économique des Hutu par les Tutsi. Ce sont des
représentations purement anachroniques car elles reportent dans le
passé précolonial des situations qui n'ont existé que depuis la
colonisation. Les enquêtes historiques ont en effet montré que les
relations de type ubuhake sont nées dans la seconde moitié du dix-
neuvième siècle, qu'elles concernaient une minorité de pasteurs et
qu'à la veille de la conquête européenne, les Hutu n'étaient
qu'exceptionnellement engagés dans cette relation.

L'organisation politique du royaume précolonial

Durant le dix-neuvième siècle, le pouvoir de la dynastie des
Banyiginya a été consolidé, surtout après 1860, durant le règne de
Kigeri Rwabugiri. Ce souverain nomma de nombreux chefs dans les
régions qui reconnaissaient déjà l'autorité de la dynastie et dans
les régions nouvellement conquises, chefs qui faisaient peser les
exigences royales aussi bien sur les lignages tutsi que sur les
lignages hutu. Cependant, à sa mort, en 1895, l'organisation
politique et administrative du royaume n'était nullement homogène.
Certaines zones -où avaient été créées des capitales royales- étaient
étroitement soumises à l'autorité du roi et de ses chefs. D'autres
zones acceptaient de donner un tribut au roi, mais continuaient à
reconnaître l'autorité des chefs de clans hutu ou de leurs propres
souverains, également hutu (bahinza), ou de chefs de lignages tutsi
influents. Les recherches menées depuis les années soixante ont
particulièrement bien montré que la région rwandaise précoloniale
comportait une mosaïque de pouvoirs. Ce fait, ignoré des historiens
de la première période, a cependant été constaté et enregistré par
des administrateurs coloniaux dans un ouvrage collectif (Historique
et chronologie du Rwanda, 1956). Quant à l'autorité des Banyiginya,
loin d'être inébranlable, elle dépendait de la capacité des
souverains à contrôler les chefs de lignages apparentés à la dynastie
et qui étaient de puissants chefs d'armées. Ainsi, à la fin du dix-
neuvième siècle, un sanglant conflit de succession au trône avait
affaibli le souverain Yuhi Musinga : ce furent les Allemands qui
l'aidèrent à mater des soulèvements et à affermir un pouvoir
chancelant.

Les catégories d'identification des individus et des groupes à la fin
du XIXe siècle

A la fin du dix-neuvième siècle, plusieurs critères définissaient
l'identité sociale. Hommes et femmes faisaient partie d'un clan
(ubwoko) - on retrouvait indifféremment des Hutu, des Tutsi et des
Twa dans les mêmes clans (il existait une vingtaine de clans,
certains d'entre eux regroupaient des dizaines de milliers
d'individus). Ils héritaient leur affiliation clanique en ligne
paternelle, de même que leur appartenance à un lignage (umulyango),
groupe formé par les descendants d'un ancêtre connu.

Un autre critère, qui ne dépendait pas strictement de la filiation,
contribuait également à identifier les individus masculins : ils
faisaient partie des armées (ingabo), elles-mêmes correspondant à des
territoires. La catégorie Hutu, Tutsi, Twa n'avait pas, à cette
époque, la forte capacité d'identification qu'elle prit durant et
après la colonisation. La dynastie banyiginya était tutsi de sorte
que les chefs les plus puissants, apparentés à la dynastie, étaient
eux-mêmes tutsi, ce que ne manquèrent pas de relever les premiers
observateurs européens du Rwanda. Mais il assimilèrent à tort cette
minorité politique (du moins dans les régions où l'autorité royale
s'était imposée) à l'ensemble des pasteurs : de cette confusion
naquit la représentation historique erronée d'après laquelle les
Tutsi formaient une catégorie sociale dominant les Hutu.
 
BIBLIOGRAPHIE

Pagès, A., Au Ruanda, sur les bords du lac Kivu (Congo belge).  Un
royaume hamite au centre de l'Afrique, Bruxelles, 1933.
D'Hertefelt, M., Les clans du Rwanda ancien. Eléments
d'ethnosociologie et d'ethnohistoire, Tervuren, 1971.
De Lacger, L., I., Le Ruanda ancien. II. Le Ruanda moderne, Namur,
1939.
Delmas, L., Généalogies de la noblesse (les Batutsi) du Ruanda,
Kabgayi, 1950.
Kagame, A., Le code des institutions politiques du Rwanda
précolonial. Bruxelles, 1952. La notion de génération appliquée à
l'histoire du Rwanda des Xe-XIe siècles à nos jours, Bruxelles, 1959.
L'histoire des armées bovines dans l'ancien Rwanda, Bruxelles, 1961.
Les milices du Rwanda précolonial, Bruxelles, 1963.
Maquet, J., Le système des relations sociales dans le Ruanda ancien,
Tervuren, 1954.
Meschi, L., Kanserege, une colline au Rwanda. De l'occupation
pionnière au surpeuplement, Thèse de doctorat EHESS, Paris, 1974.
Historique et chronologie du Rwanda, Kabgayi, 1956.
Newbury, M.C., Deux lignages au Kinyaga, Cahiers d'études africaines,
53, 1974.
Reisdorff, I., Enquêtes foncières au Ruanda, sans lieu, 1952.
Rwabukumba, J. & Mudandagizi, V., Les formes historiques de la
dépendance personnelle dans l'Etat rwandais, Cahiers d'études
africaines, 53, 1974.
Saucier, J.-Fr., The patron-client relationship in traditional and
contemporary Rwanda, doctoral dissertation, Columbia University, New
York, 1974.
Vidal, C., Le Rwanda des anthropologues ou le fétichisme de la vache,
Cahiers d'études africaines, 35, 1969. Economie de la société féodale
rwandaise, Cahier d'études africaines, 53,1974.

A suivre. Mieux encore, check
http://reseauvoltaire.net/article7838.html

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